Faire l’expérience de la musique d’Oudaden, c’est s’immerger dans le mystère d’un art à la fois populaire et raffiné. L’effet de sa polyrythmie procure la sensation d’être emporté par le flux d’une eau pure enrobant les galets d’éclats toujours mouvants. Quand les mots simples des chansons laissent planer sur la réalité profane un double sens mystique ou réinventent l’essence poétique, il en exhale des sensations dont l’imagination ne peut se rassasier.
Les rythmes d’Oudaden ont aiguisé la soif de musique, de paroles et de danse chez des publics de plus en plus nombreux, de plus en plus lointains. Afin de célébrer les 25 ans de leur carrière discographique, Brahim El Mazned, directeur artistique du festival Timitar dans leur ville d’Agadir, a eu l’idée de proposer la quintessence d’une œuvre prolifique. Parmi plus de 400 chansons, les artistes ont choisi celles qui, en concert, recueillent les suffrages de tout leur auditoire. Certaines n’avaient jamais été jouées qu’en scène. Pour la première fois, Oudaden enregistre en dehors du Maroc.
L’album anniversaire bénéficie du compagnonnage artistique et respectueux de Camel Zekri. Le musicien et compositeur inaugure son label, entièrement dédié aux artistes et à leurs visions du monde, avec l’un des fleurons de la culture du Souss contemporain. La poésie du Souss Le Souss est cette région fertile située au sud-ouest du Maroc, où pousse l’arganier, arbuste endémique donnant une huile aux vertus sans pareilles. Ses habitants appartiennent dans leur majorité au groupe berbère des Ichelhin (ou Chleuh). Le “tachelhiit” qu’ils parlent s’apparente aux autres langues composant le tamazight, la langue des Imazighen (ensemble des Berbères). Une culture musicale riche et originale a été développée dans la région du Souss. Très vivante, celle-ci est l’apanage des poètes musiciens professionnels itinérants, les “rwayes” (pluriel de rays).
« Le répertoire des rwayes présente la chanson édifiante, la chanson d’amour, d’élévation spirituelle, ainsi que la chanson politique, explique l’ethnologue Claude Lefébure. La musicalité chleuh a sa propre gamme, sa tessiture, ses instruments particuliers comme le “ribab” (une vièle monocorde) et le “lotar” (un luth à trois ou quatre cordes). » Les musiciens du Souss demeurent très attachés au patrimoine des rwayes. Depuis l’émergence du mouvement berbérophone revendiquant son identité culturelle dans les années 1970, chaque nouvelle génération d’artistes s’inscrit dans la lignée des grands noms, dont les poèmes ont marqué les mémoires.
À ses débuts, Oudaden puise volontiers dans le répertoire du Rays Saïd Achtouk. Le maître, disparu en 1989, était réputé pour la sobriété des mots qui façonnaient l’épure de sa poésie. Abdellah Elfoua, la voix d’Oudaden et aujourd’hui le principal auteur de ses paroles, s’est inspiré des tournures recherchées mais sans affectation d’Achtouk pour évoquer la femme ou parler de l’amour. C’est ainsi qu’Oudaden perpétue l’héritage de cette « poésie amazighe qui use souvent du symbolisme : rimes et assonances, imagerie recherchée, vocabulaire spécial, et de toute une panoplie de matériaux poétiques qui concoure à charmer les connaisseurs et le grand public », comme l’écrit A. Aydoun dans son ouvrage Musiques du Maroc (Casablanca, Ed. Eddif, 1995).
Origine d’une légende
Aucun des fondateurs du groupe en 1979 — Abdellah et Ahmed Elfoua, Larbi Amhal et Mohamed Jmoumkh — n’appartient à une famille de musiciens. Adolescents grandis dans le même quartier populaire de Bensergao, au sud d’Agadir, ils partagent leur passion pour la musique. Mais les parents n’apprécient guère qu’ils se dirigent vers la chanson.
Ce métier qui fascine est aussi déconsidéré dans cette société. Peut-être parce que chez les rwayes, il implique une relation étroite avec un “esprit”, un “saint” garantissant l’inspiration du poète musicien … Quoi qu’il en soit, les jeunes gens se contentent de jouer entre eux, pour le plaisir, avec les moyens du bord. « Notre première “guitare”, on l’a fabriquée avec un bidon d’huile de vidange, quelques planches, des clous et des câbles de frein de vélo en guise de cordes, » se souvient en riant Mohamed, porte-parole du groupe. Trouver des percussions traditionnelles — le tambour sur cadre “tallunt” semblable au bendir ou le petit tam-tam marocain en poterie — demande moins d’ingéniosité.
« À cette époque, on allait chanter ici et là, poursuit-il. Les gens nous demandaient de venir animer leurs fêtes dans les villages. Et petit à petit, on a commencé à amasser de quoi acheter un banjo. Les temps étaient difficiles pour nous, jeunes musiciens. » En 1982, on les invite à animer des mariages à Casablanca et à Tanger. Des cassettes de leurs spectacles, enregistrées par le public, circulent déjà. Pourtant l’idée de faire un album leur est encore étrangère quand, en 1984, le propriétaire du studio Sawt El Maârif (la voix de Maârif), premier des deux studios installés à Agadir, leur propose un premier contrat. À la sortie de l’album en 1985, le succès est au rendez-vous : dans le Souss et dans tout le Maroc. À l’époque, les municipalités rivalisent de grandes fêtes populaires gratuites, ouvertes à tous.
C’est dans ce cadre que la notoriété d’Oudaden, invité à Agadir et à Rabat, explose à Tiznit. Au moment le plus chaud de leur concert retransmis en direct par la télévision, le réalisateur fait entrer une troupe de danseuses. Bijoux et parures d’argent miroitent sur les rythmes, les borderies chatoyantes ondulent en épousant la volupté des mouvements… Dès lors, Oudaden va enregistrer un album par an : son public n’aurait pas la patience d’attendre plus longtemps les nouvelles chansons.
Nouvelle génération
La guitare électrique dialoguant avec le banjo d’Abdellah, à l’attitude parfois très rock, est un des éléments novateurs apportés par Oudaden. En 1970, Nass El Ghiwane a révolutionné la musique marocaine de tradition arabophone. Côté berbérophones du Souss, Izenzaren (Les Rayons de Lune, fondés en 1972) et Ousman (Les Éclairs, fondés en 1973) sont les figures emblématiques des mouvements militants. Moins engagé que ses prédécesseurs, Oudaden propose une poésie plus douces sur des rythmes envoûtants. Le contexte a changé. La revendication culturelle va bientôt faire consensus dans la société du Souss. Le choix du nom “oudaden” — le mouflon de l’Atlas — est symbolique d’une volonté d’incarner les vertus de fierté, de courage et de persévérance attribuées à l’animal montagnard. Mais c’est dans sa capacité à introduire de subtiles variations rythmiques qui entraînent les spectateurs aux limites de la transe qu’Oudaden tient véritablement sa marque originale. Pas question en concert de reproduire le disque, comme le font les Occidentaux.
Chaque représentation est unique. Avant d’entrer en scène, aucun des musiciens ne possède la liste des chansons qui seront interprétées. Pas même le leader, Abdellah. Ses yeux scrutent le public. Il esquisse un sourire, prononce une parole à l’adresse d’un visage dans la foule, son banjo égrainant les notes d’une introduction. Calmement, Abdellah se laisse imprégner par l’atmosphère du lieu. Il donne aux sensations émanant de la foule le temps de l’envahir. Alors monte à ses lèvres les premières phrases d’un couplet. Et fusent les youyous ! La musique s’ébranle avec le flot d’images. Chaque musicien connaît sa place, épanouie dans le chant. Et devant eux se produit le miracle de l’adhésion des corps à la magie du son. Les eaux de l’oued se mêlent aux vagues de la mer.
À Miami ou à New York en 1998, à Marseille au forum Babel Med Music 2006 ou au Mali pour le Festival au Désert d’Essakane 2007, à Bornéo comme à Zanzibar en 2009, Oudaden a toujours su trouver l’ondulation propice à se trouver en phase avec le public venu participer à ses concerts. La science profonde de sa culture s’exprime à la porté de tous grâce au langage universel de la musique. François Bensignor
LE BEST OF DES 25 ANS
Initié à une époque où les rythmes traditionnels laissaient peu de place à la variation, le style innovant et exaltant des Oudaden a provoqué une réaction passionnée du public et une ferveur durable. La preuve en est donnée aujourd’hui avec la célébration des 25 ans de carrière du groupe et 25 albums à leur palmarès, dont le titre à succès « Amzyi adou dergh » à la fin des années 80. Le groupe s’apprête à sortir son album anniversaire enregistré sous la direction artistique de Camel Zekri.







